L'archipel des polymères

Continuer
#pollutionplastique
8 mn
de lecture

Texte : Aude Raux

Photos : Laurent Weyl

L’Indonésie est, après la Chine, le deuxième État à déverser le plus de déchets plastiques dans les océans du globe. Pour lutter contre la pollution marine, les initiatives déferlent sur cet archipel de polymères, grâce à la jeunesse.

 

À l’issue d’un cours sur l’engagement, inspirées par la maxime de Gandhi Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde, Isabel et Melati Wijsen ont commencé par ramasser les déchets plastiques qui parsemaient leur chemin vers la plage de sable noir volcanique de Seseh que vient ourler les vagues bleues.

En 2013, les deux sœurs néerlando-balinaises, alors respectivement âgées de 10 et 12 ans, ont fondé l’association Bye Bye Plastic Bags. « Changer l’état d’esprit des enfants est plus facile que changer les habitudes des adultes qui ont grandi sans penser aux conséquences négatives du plastique dans les océans », constatent-elles. Leur conscience écologique est née à la Green School. Cette école privée, située à Ubud, une commune de Bali, a été créée en 2008 par un couple d’expatriés nord américains désireux d’apprendre à la jeune génération indonésienne à vivre en harmonie avec la nature. Très vite, Isabel et Melati ont embarqué de nombreux autres jeunes pour des nettoyages d’envergure des plages de cette île de l’archipel indonésien.

 

Bali, plage de Seseh. En 2013, Isabel et Melati Wijsen, alors respectivement âgées de 10 et 12 ans, ont fondé l’association Bye Bye Plastic Bags pour lutter contre la pollution plastique.

Les deux sœurs ont, en 2013, lancé une pétition en ligne visant à interdire les sacs plastiques (dont la durée de vie s’élève à 450 ans) qui a recueilli 70 997 signatures. Convaincues que l’éducation est la clef du changement, les fondatrices de Bye Bye Plastic Bags interviennent régulièrement dans les écoles et ont publié une brochure de sensibilisation. Face à tant de détermination, le gouverneur de Bali les a reçues, en 2015, et s’est officiellement engagé à bannir les sacs plastiques. L’aura des deux sœurs dépasse les frontières de leur île : plus d’1,3 million de personnes ont visionné leur conférence TED et elles sont invitées à témoigner de leur expérience dans le monde entier.

À les rencontrer, à la sortie des classes, dans la maison de leurs parents qui ouvre sur un jardin luxuriant cerclé de rizières, on oublie la candeur de leur âge. « On connaît désormais l’urgence à appliquer la règle des 3 R : Réduire (nos déchets), Réutiliser (les produits au lieu de les jeter), enfin, Recycler (les matières premières) », déclament les deux adolescentes qui concluent l’entrevue avec ce message porteur d’espoir : « Les moins de 14 ans ne représentent peut-être que 25 % de la population mondiale, mais ils sont 100 % de l’avenir. »

Un avenir qu’elles espèrent ainsi voir virer du noir au bleu : actuellement, l’Indonésie est le pays qui déverse le plus de déchets plastiques dans l’océan mondial, après la Chine. Pas étonnant que le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (Pnue), ait choisi, en février 2017, de lancer sa campagne mondiale “Océans Propres” dans cet État du Sud-Est asiatique, le 4ème plus peuplé de la planète avec 265 millions d’habitants. Objectif : mettre un terme aux déchets plastiques, dont 8 millions de tonnes sont déversées chaque année dans les océans du globe. À cette occasion, l’Indonésie s’est engagée à réduire de 70 % d’ici à 2025, cette pollution.

 

Baie de Jakarta, plage KBN Cilincing. L'Indonésie est, après la Chine, le pays qui déverse le plus de déchets plastiques dans les océans du globe.
Les pêcheurs de Kedonganan se cotisent pour que deux personnes rassemblent et brûlent les déchets plastiques qui entravent l'accès à la mer de leur bateau.
Décharge de Bantar Gebang, Bekasi. Recyclage de déchets plastiques.
Bali, décharge près de Denpasar. Il n'existe pas, en Indonésie, de système de traitement des ordures digne de ce nom : en zone urbaine, seulement 70 % sont collectées et 40 % en milieu rural.

« S’il y a moins de déchets plastiques dans les océans, les animaux marins ne mourront plus », estiment Isabel et Melati. En novembre, un cachalot s’est ainsi échoué sur une plage d’Indonésie, l’estomac lesté de 6 kilogrammes de déchets plastiques. L’enjeu est également vital pour l’Humanité : près de la moitié de la population mondiale dépend directement des océans pour sa subsistance et le poisson est l’une des denrées alimentaires les plus échangées à l’échelle de la planète. Gede Hendrawan en est bien conscient. Directeur du groupe de recherche sur l’environnement marin et côtier à l’Université Udayana de Denpasar, à Bali, il mène, depuis 2014, des recherches sur la pollution plastique marine. Les résultats énoncés par le professeur nous plongent dans l’abîme : « 80 % des détritus que nous avons récoltés au large de Bali sont des matières plastiques et 50 % d’entre elles mesurent moins de 0,2 millimètres. À cause des rayons ultraviolets et du sel de mer, elles se dégradent sous la forme de nanoparticules. Or, les poissons les ingèrent, car ils ne font pas la différence avec le plancton, à la base de leur chaine alimentaire. »

D’après lui, les “larmes de sirène” comme on surnomme ces résidus ont un impact négatif, non seulement sur la reproduction des poissons, mais aussi sur leur croissance. « Et dire que nous avons retrouvé entre 5 et 20 morceaux de plastique dans 100 % des estomacs des sardinelles analysées (une espèce de poissons très répandue autour de Bali), s’inquiète le scientifique. Au final, nous mangeons le plastique que nous jetons dans les océans. »

Alors que la nature ne produit pas de déchets, l’être humain la marque ainsi de sa funeste empreinte. À écouter Enri Damanhuri, directeur du groupe de recherche sur la gestion de l’air et des déchets à l’Institut Technologique de Bandung, sur l’île de Java, « le principal problème vient de l’absence, en Indonésie, d’un système de traitement des ordures digne de ce nom. En zone urbaine, seulement 70 % sont ramassées et 40 % en milieu rural. » Le professeur pointe également du doigt « l’habitude ancrée chez les habitants de jeter les emballages autour d’eux, comme à l’époque où les aliments étaient empaquetés dans des feuilles de bananiers. Sauf que le plastique, devenu omniprésent, n’est pas biodégradable. »

 

Bali, vente du poisson sur le port de pêche.
Université Udayana à Denpasar. Cok Yudantari étudiante, et son professeur Gede Hendrawan, dissèquent des sardinelles pour observer l’impact des déchets plastiques sur la pêche locale.
Ile de Harapan, archipel de Seribu. Boutique sur le marché.
Si, autrefois, les Indonésiens enveloppaient leur nourriture dans des feuilles de bananier biodégradables, désormais, ils utilisent des emballages en plastique et essentiellement à usage unique.

Dans le sillage des fondatrices de Bye Bye Plastic Bags, d’autres jeunes ont lancé des initiatives contre la pollution plastique marine. Parmi lesquels, deux de leurs amis, Gary Bencheghib, 22 ans, et son frère Sam, 20 ans. En août 2017, ces deux Français, expatriés en Indonésie depuis leur enfance, ont pagayé sur le Citarum pendant quinze jours. Telle une cicatrice, ce fleuve, le plus pollué au monde, balafre sur près de 300 kilomètres l’île de Java, avant de se jeter dans la mer éponyme, charriant ses immondices. Leur embarcation de fortune : deux kayaks fabriqués à partir de bouteilles d’eau. Une façon ingénieuse de prouver que ce que l’on considère habituellement comme un détritus peut être une précieuse ressource. « L’idée était de prendre, à la source, le problème de la pollution plastique marine, explique Gary, parce que c’est là qu’on peut encore agir, avant que les déchets ne se dispersent et ne se désagrègent en mer. Grâce au pouvoir de l’image, nous voulions créer un choc visuel : à certains endroits du fleuve, il y avait tellement de déchets flottant qu’on ne pouvait même plus avancer. » Tout au long de leur expédition, menée sur 70 kilomètres, les deux frères ont ainsi réalisé des vidéos qu’ils ont postées sur le site internet et la page Facebook de leur association Make a Change World.

Après avoir vu leurs images, le ministre de l’environnement a annoncé, fin septembre 2017, son intention de nettoyer le fleuve. Le directeur des affaires maritimes, puis le chef des armées lui ont emboîté le pas, jusqu’au président de l’Indonésie, Joko Widodo qui, en décembre 2017, a pris l’engagement de « rendre potable l’eau du fleuve, d’ici à 2025. » En février 2018, 4 400 militaires ont été déployés pour coordonner ce chantier titanesque qui implique toute une collectivité : non seulement le gouvernement national et l’armée, mais aussi les gouvernements locaux, les industries qui rejettent leurs produits chimiques toxiques dans le fleuve jusqu’aux chiffonniers et aux habitants riverains du Citarum et ses affluents. « Les jeunes peuvent changer le monde dans lequel ils vont vivre », conclut Gary, que les riverains du Citarum ont baptisé “No plastic man”.

 

Ile de Java. D'après le classement des ONG Black Smith Institute et Green Cross, le Citarum est le fleuve le plus pollué au monde. Des Pemulung (chiffonniers) collectent les déchets plastiques qui flottent à la surface pour les vendre à des intermédiaires du recyclage.
En 2017, le président Joko Widodo avait pris l'engagement de rendre potable l'eau du fleuve, d'ici à 2025. Dans cette optique, pendant trois jours, Pemulung, bénévoles et militaires se sont regroupés pour un vaste nettoyage du Citarum.
Un chiffonnier collecte les déchets plastiques. Au fond, une décharge sauvage au bord du fleuve qui se jette dans la mer de Java, charriant ces déchets.
Swietenia Lestari, cofondatrice de de l'ONG Divers Clean Action, organise une plongée pour nettoyer les fonds marins
Continuer
Gabon
Un poisson au goût amer
Travail 24h/24, hygiène déplorable, rétention des passeports... Dans le golfe de Guinée, des bateaux chinois ou européens pillent les eaux gabonaises et détruisent les vies de leurs propres marins. Reportage.
9 mn
de lecture
#surpêche
Sénégal
L’odyssée des pêcheurs sénégalais
Depuis dix ans, les pêcheurs sénégalais sillonnent les rives de l’Atlantique Nord pour travailler dans la pêche espagnole, et sur les ports de Bretagne ou de Normandie. En cause : la surpêche qui ravage les côtes du Sénégal.
5mn
de lecture
#surpêche
Indonésie
L'archipel des polymères
L’Indonésie est, après la Chine, le deuxième État à déverser le plus de déchets plastiques dans les océans du globe. Pour lutter contre la pollution marine, les initiatives déferlent sur cet archipel de polymères, grâce à la jeunesse.
8 mn
de lecture
#pollutionplastique
Indonésie
Les forçats de l’étain
Depuis vingt ans, l’île de Bangka connaît une ruée vers l’étain, un minerai utilisé dans la fabrication des téléphones et appareils électroniques. Des milliers de mineurs tentent d’exploiter le filon, sur terre et en mer, causant des ravages écologiques irréversibles.
9 mn
de lecture
#exploitationdesfondsmarins
Alaska
Avec les sentinelles de l'Arctique
De juin à septembre, l’opération « bouclier arctique » mobilise les garde-côtes américains aux avant-postes du réchauffement climatique. Confrontés à l’essor du trafic maritime dans le détroit de Béring, ils tentent de protéger la dernière frontière des États-Unis.
7 mn
de lecture
#géopolitique
Tahiti
Une femme au chevet du corail
Chercheuse spécialiste des récifs coralliens en Polynésie française, Laetitia Hédouin emporte, dans son sillage, l’espoir de préserver le corail de la “ mort blanche ” face au dérèglement du climat.
8 mn
de lecture
#dérèglementclimatique
France
Les herbiers de posidonie
Les bateaux de plaisance, toujours plus nombreux le long des côtes méditerranéennes françaises, détruisent un écosystème qui offre des services inestimables. Sans ces précieuses forêts sous-marines, adieu poissons, eaux transparentes, plages et… touristes !
7 mn
de lecture
#tourismedemasse
îles Marquises
Les enfants de la mer
Créées dans les Marquises, les aires marines éducatives (AME) ont essaimé en Polynésie, puis en métropole et dans le monde entier. Un mode de sensibilisation qui plaît autant aux adultes qu'aux enfants, et peut faire accepter des solutions radicales.
10 mn
de lecture
#gestioncollective
France
Les sentinelles de la mer
L’accaparement des mers ne concerne pas uniquement des contrées lointaines. En France, différentes formes d’accaparement existent. Citoyens et associations luttent pour protéger le littoral et la mer, notre bien commun.
5 mn
de lecture
#mobilisationscitoyennes