Maldives, un archipel en sursis
Texte et photos : Guy-Pierre Chomette et Guillaume Collanges
Malé, capitale des Maldives, 19h. Le jour est tombé rapidement. C’est l’heure préférée des Maldiviens, qui sortent en nombre déambuler sur le rivage. L’appel du muezzin d’une mosquée proche retentit au-dessus du brouhaha de la cité. Sur Boduthakurufaanu Magu, la rue qui fait le tour de l’île en bord de mer, on pourrait croire que les milliers de scooters que compte Malé se sont donnés rendez-vous, alourdissant davantage un trafic toujours dense. C’est comme ça tous les soirs : pour se rafraîchir, les Maldiviens aiment enfourcher leur scooter et tourner autour de l’île. Même à 30 km/h, vitesse maximale autorisée, le vent fouette les visages et les rend plus souriants encore qu’à l’accoutumée.
Peu à peu, il y a foule. Et pour cause : avec seulement 192 hectares (moins de 2 km²) et quelque 90 000 habitants, Malé est l’une des villes les plus denses du monde. Vue d’avion, l’île apparaît saturée d’immeubles tassés les uns contre les autres. On est loin de l’image carte postale des îles quasi désertes, piquées de cocotiers et ceinturées de plages de sable blanc. Ces images-là se trouvent presque partout ailleurs aux Maldives, un archipel qui s’étire sur 900 km de long et compte 1 900 îles, dont 200 habitées et 85 utilisées exclusivement pour le tourisme. Un tourisme haut de gamme à l’origine d’un développement économique rapide et, en corollaire, d’un exode rural vers la capitale, aux prises désormais avec une surpopulation critique.
En bord de mer, la foule prend l’air. Scooters, téléphones portables, joggers, baigneurs. A deux kilomètres au large, on aperçoit les lumières de Hulhumalé, la dernière née des îles Maldives.
« Welcome in Hulhumalé ! » Le panneau a quelque chose d’incongru, planté dans un coin reculé d’un immense plateau presque vide, fait de morceaux concassés de corail mort, d’une blancheur aveuglante. Mohamed Shahid est l’un des responsables de ce projet pharaonique destiné à faire face à la surpopulation de Malé et qui doit, au terme de plusieurs décennies, accueillir 153 000 personnes. Jeune, dynamique, précis, il parcourt au volant de son 4×4 climatisé les routes d’Hulhumalé tracées au cordeau et montre l’embryon d’une ville moderne posée sur le plateau. Blocs d’habitation, école, hôpital, mosquée, centre commercial, bureaux… Une quinzaine de bâtiments ont poussé et autant de chantiers sont entamés tout autour. La ville s’agrandit.
« Il y a dix ans, Hulhumalé était encore un récif corallien submergé sous un mètre d’eau, raconte Mohamed Shahid. Il a fallu creuser jusqu’à quatre mètres une partie du lagon et transférer le corail broyé sur une autre partie pour la faire émerger. Cette première phase du projet fait 188 hectares, soit environ la taille de Malé. La ville que nous y construisons héberge déjà 2 000 habitants ». En 2020, ils seront 53 000. Alors commencera la deuxième phase du projet : 204 hectares de plus, pour 100 000 personnes supplémentaires. Après quoi Hulhumalé sera achevée par l’ajout de 305 hectares de terrain dédiés à l’aéroport international.
Sur les quais du débarcadère, des hommes attendent la prochaine rotation du dhoni qui relie toutes les trente minutes Hulhumalé à Malé. L’eau qu’ils surplombent est d’un bleu anormalement foncé : c’est dans cette zone que les excavatrices ont creusé le corail, d’ailleurs plus profondément que prévu. « Avant d’entamer les travaux, en 1997, nous avons mené une étude sur les impacts environnementaux, poursuit Mohamed Shahid dans une salle de bureau où sont exposées des photos illustrant l’aventure technique. Des équipes scientifiques internationales sont venues nous conseiller de surélever Hulhumalé pour la protéger de la montée des eaux ». Résultat : alors que l’altitude moyenne des Maldives est de un mètre, Hulhumalé culmine à deux mètres au-dessus de la mer. Une précaution fondamentale car les Maldives, comme de nombreux Etats insulaires de l’Océan Indien et du Pacifique, sont menacées par l’élévation du niveau de la mer due au réchauffement climatique.
Dans son dernier rapport publié en 2001, le GIEC (Groupe International d’Experts sur l’Evolution du Climat, mis en place par l’ONU en 1988) table sur une augmentation des températures mondiales allant, selon les scénarios, de 1,4 à 5,8°C d’ici 2100, provoquant une montée moyenne des eaux comprise entre 20 et 80 centimètres. Si la fonte des calottes glaciaires contribuera à un dixième de la montée des eaux, c’est surtout la dilatation des masses océaniques, sous l’effet de la chaleur, qui menace d’engloutir les îles Maldives et de faire des Maldiviens des futurs réfugiés climatiques. La construction d’îles artificielles comme Hulhumalé est-elle une solution d’avenir ? « De telles îles surélevées pourront peut-être nous aider, estime Abdullahi Majeed, ministre de l’environnement et de la construction. Mais si l’eau monte de 50 centimètres, la force des tempêtes et de l’érosion sera décuplée ». Et Hulhumalé aussi sera menacée. La solution est peut-être ailleurs, comme dans les digues géantes à l’image de celle de Malé.
Retour à Malé. Comme hier, à la nuit tombée, le bord de mer est investit d’enfants qui plongent dans l’eau rafraîchissante. Certains ressortent trente mètres plus loin en s’agrippant à d’énormes tétrapodes de béton entassés les uns dans les autres jusqu’ à deux mètres au-dessus des flots. Au-delà, l’océan est endigué derrière la muraille qui court sur une bonne partie des 7 kilomètres de rivage.
La Grande Digue de Malé a été construite au début des années 1990 pour éviter à la ville de revivre la terrible tempête d’avril 1987, lorsque la conjugaison de vents violents et d’une très grande marée inonda la capitale en causant des dégâts considérables. Financée par le Japon, elle a coûté 45 millions de dollars et sert de bouclier face aux sourdes menaces de l’océan. Les Maldiviens n’en veulent pas aux tétrapodes d’avoir modifié le paysage en bouchant la ligne d’horizon. Au contraire, ils en ont érigé un sur un piédestal comme on le ferait d’un général parvenu à contrer l’avancée des armées ennemies. Une sculpture encore plus justifiée depuis que la Grande Digue a cassé net l’assaut de la vague meurtrière du tsunami du 26 décembre 2004…
Si, malgré les 82 victimes dénombrées, les Maldives ont échappé aux pertes humaines effroyables causées par le tsunami en Inde ou au Sri Lanka, pourtant très proches, c’est notamment grâce à la nature corallienne de l’archipel. La barrière de corail qui entoure chaque île a brisé la vague. A Malé, elle a disparu au fur et à mesure que la ville s’agrandissait en comblant son lagon. Mais les tétrapodes de la Grande Digue y jouent désormais le rôle que les coraux tiennent depuis la nuit des temps dans l’équilibre naturel des îles Maldives.
Dans son bureau encombré de livres et de rapports scientifiques, le directeur du Centre de Recherches Environnementales des Maldives, Mohamed Ali, est ravi d’exposer le résultat de ses recherches. Rien de tel pour convaincre ses interlocuteurs aussi bien ici, à Malé, que dans les sommets internationaux consacrés aux changements climatiques. De fait, sur les seules dix dernières années, l’eau s’est élevée de cinq centimètres. « Soit 25 cm d’ici 2050, explique le chercheur. En fait, j’ai bien peur que ça soit encore pire, car le réchauffement s’accélère ».
Mohamed Ali a plus d’une mauvaise nouvelle dans son sac. Sa voix calme et ses gestes mesurés laissent néanmoins transparaître l’inquiétude. « Pour des îles coralliennes, poursuit-il, le réchauffement de l’eau est doublement catastrophique. La barrière de corail nous protège d’une érosion qui nous serait vite fatale. Or, le corail est un organisme vivant extrêmement sensible aux variations de la température de l’eau. Nul ne sait s’il survivra au réchauffement en cours ».
Il y a une dizaine d’années, les autorités maldiviennes ont interdit la pratique ancestrale des mines de corail : des briques découpées à même le récif servaient à la construction de bâtiments. Ali Adam, 55 ans, ancien pêcheur, habite sur l’île de Ula, à deux heures de dhoni de Malé. Assis devant sa maison qu’il a lui-même construite en corail il y a bien longtemps, il est, comme la plupart des Maldiviens, au courant du danger qui pèse sur l’archipel. « Je le vois sur mon île, affirme-t-il. Pendant la saison des pluies, les vagues sont plus nombreuses, plus fortes. Lors des grandes marées, les bords de l’île sont désormais inondées. Le corail ne nous protège plus comme avant. L’érosion s’aggrave ».
Plus que la montée du niveau de la mer, c’est l’érosion, dont la force dévastatrice s’intensifie à chaque centimètre d’eau supplémentaire, qui menace les Maldives de disparition. La bonne santé de la barrière de corail est la véritable assurance-vie du pays. Pour deux raisons : elle limite l’érosion et génère la principale ressource économique du pays, le tourisme.
8h du matin sur l’île de Thulhagirii, à trente minutes de hors-bord de Malé où les rues raisonnent déjà de mille bruits. Aux tables du restaurant qui surplombe un lagon aux eaux forcément turquoises, des touristes prennent leur petit déjeuné dans une luxueuse quiétude. Une bonne partie d’entre eux est venue aux Maldives pour plonger sur la barrière de corail. Pour l’heure, ils digèrent silencieusement avant d’aller plonger. Seul le clapotis des vaguelettes heurtant les pilotis des « water bungalows » du resort se font entendre.
De son côté, Abdulla Mifthah, le directeur technique du resort de Thulhagirii, a commencé d’un pas lent sa tournée d’inspection du rivage. L’île est si petite qu’il en fait le tour en un quart d’heure. « Regardez, conseille-t-il en s’arrêtant devant un cocotier dont les racines sont mises à nu au bord de l’eau. Ici, la plage a disparu ». Cinq minutes plus tard, Abdulla est de l’autre côte de l’île, devant une immense plage. « Les courants l’ont transportée ici en quelques semaines. Bientôt, elle aura disparu à son tour car tous les six mois, les courants marins changent de sens. Sur les îles, cela se traduit par un va-et-vient de grande quantité de sable. Il en a toujours été ainsi, l’érosion est un phénomène naturel ». Non loin, trois membres du personnel de l’hôtel entretiennent les petites digues de sacs de sable qui sont sensées retenir, en dépit des courants, un peu de plage devant chaque bungalows. « Néanmoins, reprend Abdulla, je travaille depuis plusieurs années dans les resorts et je peux affirmer que les plages sont de moins en moins grandes. L’érosion est inhabituelle. Certains resorts font même venir du sable pour refaire leurs plages quand elles deviennent trop maigres… »
Les premiers resorts touristiques des Maldives remontent au début des années 1970. Le pays en compte désormais 85, installés exclusivement sur des îles désertes, à l’écart – mais pas forcément très loin – des îles habitées par les Maldiviens, auxquelles les touristes n’ont pas librement accès, tout comme les Maldiviens eux-mêmes ne peuvent se rendre sur les resorts sans autorisations spéciales. L’économie des Maldives repose à plus de 70 % sur le tourisme, un secteur à l’origine d’une croissance économique qui a permis de dépasser largement, en termes de PIB par habitant, l’Inde et le Sri Lanka voisins.
Les resorts feront-ils encore le plein de touristes dans trente ou quarante ans si les plages disparaissent et si la barrière de corail est mise à mal par le réchauffement de l’eau ? Les conséquences économiques des changements climatiques peuvent ainsi être dramatiques car le secteur touristique fournit aux Maldives l’assise financière sans laquelle aucun projet d’île artificielle ou de digues géantes ne peut être envisagé…
Dans les resorts, aux côtés du personnel bangladeshi et sri-lankais, travaillent également des Maldiviens. A quelques kilomètres de leurs îles natales, beaucoup d’entre eux ont le sentiment étrange de vivre, dans ces hôtels, à des années-lumières de leur mode de vie traditionnel.
A quelques brasses du resort des Quatre Saisons, l’un des plus luxueux des Maldives, il est minuit quand Abdul Aziz et son équipage quittent la petite jetée de l’île de Ula pour pêcher la bonite, une race de petits thons. Avant de mettre le cap sur le grand large en poussant à fond le moteur de leur dhoni, ils rôdent deux heures à proximité de la barrière de corail à la recherche de bancs d’alevins qui leur serviront d’appât. A la lueur des projecteurs qui percent l’eau sombre, les petits poissons sont pris au piège dans les filets. « Ce sont des poissons coralliens, murmure Abdul à la barre du bateau. Lors du coup de chaud de 1998, les coraux étaient si mal en point que ces alevins avaient presque disparus. Sans eux, pas de pêche au thon. Cette période fut difficile pour notre activité… ».
Pour éviter la surexploitation des réserves, la pêche au thon est très réglementée aux Maldives. Les filets sont proscrits. Seule la canne à pêche traditionnelle est autorisée, une pêche spectaculaire qui demande aux hommes une débauche d’énergie pour remplir les cales du dhoni. Après trois heures de navigation, alors que pointe l’aube, Abdul a repéré un premier banc de bonites. Les premières s’envolent aussitôt dans les airs accrochées aux hameçons. « Ce n’est pas un très bon jour, reconnaît Abdul au bout de quelques temps. Tout dépend du temps, qui est de plus en plus difficile à prévoir. Il n’y a pas si longtemps, on se fiait au nakaï, notre agenda traditionnel des saisons, divisé par quinzaines. Très stables, les prédictions ancestrales du nakaï se vérifiaient chaque année. Désormais, elles se dérèglent. C’est comme si la terre se faisait vieille… »
Abdul ne sait pas si ces modifications, qui l’empêchent de prévoir correctement ses sorties en mer, sont liées au réchauffement climatique. En tout cas le ciel, l’air, la mer changent, dit-il. Comme tous les Maldiviens, il a profondément pris conscience, depuis les inondations de 1987 et le tsunami de 2004, des dangers de la mer, avec laquelle ses ancêtres ont pourtant toujours vécu en harmonie. Où ira-t-il si les Maldiviens sont un jour contraints d’abandonner leurs îles envahies par les flots ? On murmure dans le pays que l’Australie aurait secrètement donné son accord pour héberger les Maldiviens… « Mais ce n’est qu’une rumeur, affirme Abdul en souriant. Que faire si les îles sont englouties ? C’est dur de se projeter dans cet avenir-là… Il n’y aura nulle part où aller. Je me réfugierai dans mon dhoni ! »