Sunderbans, le grand débordement
Texte et photos : Donatien Garnier et Laurent Weyl
Quelle image utiliser pour décrire le Bangladesh, ce petit pays situé à l’aisselle orientale du sous-continent indien, enveloppé aux trois quarts par l’Inde et verrouillé par l’hermétique Myanmar ? Pays un peu moins grand que le quart de la France mais hébergeant plus de deux fois la population française. Pays estuarien recevant près de 92% des eaux de pluie déversées sur les flancs himalayens de l’Inde du Népal, du Bhoutan et du Tibet.
Un jeune chercheur en hydrologie de l’université de Dacca y voit une main parcourue, sur le dos, par trois énormes fleuves, le Gange, le Brahmapoutre et la Megnah, interconnectés par des centaines de rivières. Artères, veines et veinules. Avec, sous la paume, un immense système de nappes phréatiques interagissant avec la surface, absorbant ou compliquant ses crues fréquentes. La main est ouverte et plate, les phalanges baignées par les eaux tourmentées du golfe du Bengale.
C’est sur l’un de ces doigts de terre à l’extrémité sud-ouest du pays que se trouve le hameau de Pankhali où demeure la famille Molla. La route s’arrête non loin, au village de Munshiganj Bazar, en face de l’une des plus grandes mangroves de la planète : les Sundarbans. Large d’une trentaine de kilomètres, cette longue bande forestière partagée entre l’Inde et le Bangladesh protège la région des assauts de la mer et du vent. Grande réserve biologique, elle a été classée au patrimoine mondial par l’Unesco.
Depuis Munshiganj Bazar, il faut marcher trois kilomètres sur une étroite digue de terre pour atteindre Pankhali. Par temps sec, le trajet s’accomplit en quarante minutes. Il faut beaucoup plus de temps en période de mousson, quand le sol est détrempé : ceux qui sont nés et ont grandi dans le sud-ouest mettent une heure ; les autres, enchaînant les glissades, les envasements et les chutes, vivent un calvaire interminable.
Un torse rondouillard, planté sur deux maigres jambes en parties occultées par une sorte de jupe de coton à carreaux – le traditionnel longhi ; un parapluie au dessus d’une tête replète, un cabas au creux du bras : la silhouette qui se détache sur un paysage d’étangs grisâtres a quelque chose de comique. Et d’immédiatement sympathique. C’est celle de Mohamad Abdul Mannan Molla.
Âgé de 70 ans, il rentre chez lui après une après-midi de travail. Malgré la boue, sa progression est régulière, arrêtée seulement par l’interpellation de quelques voisins, – « Oh ! Mannan ! Il paraît que ton fils est de retour » – et les discussions qui s’ensuivent. La nuit est presque tombée lorsqu’il arrive enfin à Pankhali. Poussée par le flux, l’eau salée a remonté la rivière qui longe la digue sur laquelle il chemine.
De l’autre côté du talus, de modestes cahutes de terre à toit de palmes sont agglutinées les unes aux autres. Quatre d’entre sont occupées par la famille de Mannan. Ce soir, elles ne courent aucun risque. Il en va autrement quand la rivière, gonflée par des marées à forts coefficients ou des vents importants déborde ou érode dangereusement la digue.
La soirée s’annonce bien. En rentrant chez lui, le preste vieillard a constaté que le morceau de mur qui s’était effondré, liquéfié par la dernière pluie de mousson, a été réparé par ses belles filles. Et le sourire soulagé de Zohura, sa femme, lui a confirmé l’information entendue en chemin : Rhaman, leur fils cadet, est rentré après sept jours de pêche dans les Sundarbans.
Installé en tailleur sur une natte, il attend paisiblement son père en mastiquant du paan, ces copeaux de noix de muscade et un peu de chaux roulés dans une grande feuille au goût amer, tandis que les femmes s’affairent dans la casemate servant de cuisine. Elles préparent l’indispensable plat de riz, agrémenté d’un poisson qu’il a rapporté et d’un curry très fort. Le repas sera servi quand Gafar, son frère aîné aura terminé sa tournée. Commerçant ambulant, Gafar vend des alevins aux éleveurs de crevettes qui se sont installés dans la région de Munshiganj transformant radicalement le paysage et l’économie locale.
Mannan, « l’oncle Manan » comme on l’appelle ici, est un bon vivant qui sait trouver du plaisir en chaque chose et dont l’optimisme semble inébranlable. Ce n’est pourtant pas sans nostalgie qu’il évoque le passé : « Quand j’étais jeune, il n’y avait que des rizières et des troupeaux de vaches. C’était magnifique. Les vaches nous donnaient du lait -j’aimais beaucoup le lait- et nous nous servions de leur bouse mêlée à de la paille comme combustible pour faire cuire les repas ». Mais vaches et rizières on quasiment disparues laissant place à un paysage terne et morne.
Que s’est-il passé ? Le point de départ est le raz de marée de 1988 qui, en noyant les rizières de la région, a amorcé le processus de salinisation amplifié, depuis, par deux conséquences du réchauffement climatique : l’élévation du niveau de la mer et le moindre écoulement des rivières en saison sèche, lui-même lié à un changement du régime de la mousson. Plus puissant et moins contraint, le flux d’eau salée remonte toujours plus haut dans le cours des rivières.
L’élévation du niveau de la mer est bien réelle, Mannan, tout comme son fils Rhaman dans la mangrove a pu le constater. Malgré son âge il travaille toujours comme contremaître sur les chantiers d’entretien et de réparation de l’important réseau de digues censé protéger la région contre les inondations. Il officie ces jours-ci sur la grande digue de Munshiganj Bazar. Ce rempart de terre est régulièrement abîmé par les grandes marées. Et ce n’est qu’un début, selon Rhaman :
Nous devons le surélever de 5 cm chaque année et il faudrait pouvoir l’élargir pour renforcer sa résistance, c’est la responsabilité du gouvernement
Gafar, qui vient d’arriver, et les quelques visiteurs rassemblés autour de la lumière vacillante de l’unique lampe à pétrole, approuvent. Et chacun d’évoquer le débordement de plus en plus fréquent des digues, la stérilisation des sols et la pollution des nappes phréatiques. Á ce point de la conversation, une voix aigue et éraillée se fait entendre. C’est Zohura. Venue débarrasser, elle tient à apporter son témoignage : « avant, chaque maison avait un puits et une pompe, maintenant je dois traverser la rivière pour trouver de l’eau potable. Et quand il n’y a pas de bateau, je dois marcher jusqu’au village. » Six kilomètres dont la moitié avec une lourde jarre sur la hanche.
Comme la vie en contact avec une nature capricieuse leur a appris à le faire, les Bangladais du sud-ouest ont cherché à s’adapter à cette nouvelle évolution de leur environnement. C’est ainsi que la riziculture a peu à peu fait place à l’élevage de grosses crevettes de mer destinées à l’exportation.
Mais ces fermes ont surtout profité à une poignée de nantis qui, pris au jeu, ont converti d’avantages de terre qu’il était nécessaire et accéléré la propagation de la salinisation vers le nord. Privant d’emplois tout un pan de la population. Car, à la différence de la riziculture, ces élevages n’ont besoin pour fonctionner que de très peu de main d’œuvre.
Dans une autre région une telle mutation se serait traduite par le départ immédiat d’un nombre important de familles. Ici, les journaliers désoeuvrés se sont tournés vers la mangrove et ses ressources pour survivre. Plus de 8 000 familles dépendraient directement – et au moins 5 millions de familles indirectement – des Sundarbans pour leur subsistance.
Ils prélèvent des poissons et des crevettes, du bois pour la cuisson des repas. Ils braconnent aussi du gibier, du miel sauvage et du bois d’œuvre. Ce, en dépit des patrouilles redoutées des forestiers, de l’agressivité du tigre du Bengale et des nombreux pirates qui y ont trouvé refuge. Des ponctions qui ne sont pas sans effets sur une mangrove elle-même affaiblie par le changement climatique. Rhaman n’a pu que constater l’augmentation de la concurrence et l’appauvrissement de la forêt :
Il y a de moins en moins de poissons et d’alevins de crevettes dans les Sunderbans. Là, où je pouvais ramener 10 kg d’alevins en une journée j’en ramène 500g.
Au grand désespoir de sa mère, qui voudrait bien le voir suivre les traces de Gafar et pratiquer un métier plus sûr – fût-il précaire -, Rhaman est donc contraint de s’enfoncer toujours d’avantage dans la mangrove pour maintenir le niveau de ses prises. Un nombre croissant de pêcheurs font cependant un choix différent et, à Pankhali, on entend de plus en plus souvent parler de jeunes hommes des environs partis à Dacca pour y devenir conducteur de Rickshaws.
Malgré les efforts des ONG locales qui cherchent à éviter une migration massive et prêchent les vertus de l’adaptation, celle-ci n’aura qu’un temps, notamment dans les régions les plus exposées dont le sud-ouest fait partie.
Partout au Bangladesh, les conséquences directes ou indirectes du réchauffement climatique font peser un poids supplémentaire sur des espaces naturels déjà fragiles et surpeuplés : accroissement du nombre et de la puissance des cyclone, sécheresse, érosion accélérée, inondations prolongées, salinisation…
Dans tout le pays l’exode menace. Mais la capitale, elle-même très exposée aux inondations, ne pourra pas recevoir les millions de migrants qui quitteront leur terre au moment critique.
Où iront-ils alors ? Et comment ? C’est la question que doivent se poser aujourd’hui les Etats et les grandes organisations internationales s’ils veulent relever l’un des plus grands défis de ce siècle. Car, au vu des rapports successifs du Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) – qui prévoyaient déjà, en 2001, que pour une élévation de 45 cm du niveau marin, le Bangladesh perdrait 10,9% (17 % pour un mètre) de sa surface et que 5,5 millions de personnes devraient quitter leurs terres – la communauté internationale ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas.
Même à Pankhali, hameau perdu du Bangladesh, on sait. « Si le niveau de la mer continue à augmenter, dit Zohura, je pourrai peut-être me réfugier dans un arbre… Où pourrai-je aller ? En fait, je crois que je mourrai ici. Je m’inquiète beaucoup plus pour mes enfants. ».