Shishmaref, péril sur les Kigiqtaamiut

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#Fontedupergélisol
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Texte et photos : Guy-Pierre Chomette et Hélène David

Non loin du détroit de Béring, l’érosion des côtes due au réchauffement climatique condamne une communauté inuit à déménager. D’ici 10 ans, leur village doit être entièrement déplacé. La menace d’une disparition totale de leur culture et de leur mode de vie semble inéluctable.

 

« Lorsque j’ai vu le sémaphore basculer dans la mer, j’ai compris que ma maison allait le suivre. J’ai éprouvé un sentiment de panique, de calme aussi. En quelques minutes, une chaîne humaine s’est formée pour m’aider à mettre mes affaires à l’abri avant qu’il ne soit trop tard. Pendant ce temps, les vagues avaient avalé les deux derniers mètres de terre qui les séparaient de ma maison ». Joe Braach, directeur de l’école, solide gaillard à la barbe rousse, n’est pas près d’oublier cette journée du 18 octobre 2004 où une tempête s’est brusquement abattue en plein après-midi sur le petit village de Shishmaref, au nord de l’Alaska.

En cinq heures, elle a dévoré la bande côtière sur six mètres de large, rétrécissant encore  l’île de Sarichef (5 km de long sur 400 m de large) sur laquelle vit la petite communauté inupiak depuis des siècles. Puis elle s’est éloignée, aussi rapidement qu’elle avait surgit. Finalement, la maison de Joe Braach n’est pas tombée. Perchée à trois mètres au-dessus de la mer des Tchouktchis, elle est désormais en sursis, à la verticale de la plage. « Vivement la banquise… », murmure Joe qui redoute à chaque instant qu’elle ne se fracasse dans les flots.

 

Abandonnée depuis longtemps, la maison d’enfance de Mina Weyiouanna vient de basculer sur la plage. « Je me revois encore y jouer aux dominos avec mon grand-père, raconte-t-elle avec dignité. À l’époque, elle était encore à plus de cent mètres du rivage ».

Fin novembre, la banquise n’est toujours pas là. C’est pourtant elle qui, agissant comme une digue naturelle, protége Shishmaref contre le déferlement des vagues. Car les tempêtes automnales, de plus en plus violentes, détruisent un peu plus les côtes chaque année. Pour les habitants de Shismaref, le responsable de ce cauchemar est connu : le réchauffement climatique.

Depuis 50 ans, la température a augmenté de 2,4°C en Alaska, entraînant une augmentation de l’amplitude des tempêtes et une fonte de 30% de l’épaisseur de la banquise.

Autrefois, la glace se formait dès la mi-octobre. Désormais, il arrive de chasser le phoque en bateau début décembre, faute de pouvoir faire passer les motoneiges… Quant au permafrost, le sol gelé en permanence des terres arctiques, il fond, s’effrite et tombe par blocs entiers dans la mer sous les coups de butoir des vagues. Joe Braach se souvient que 100 mètres séparaient sa maison des eaux lorsqu’il s’est installé sur l’île en 1987. Un terrain de baskets et des dunes de sable s’étendaient sous ses fenêtres. Tout a disparu, englouti par la mer.

 

Des travaux sont régulièrement entrepris sur la grève ébréchée de Shishmaref. Depuis vingt ans, quatre digues ont été construites pour tenter d’enrayer l’érosion. Sans succès : elles ont rapidement sombré dans le sable meuble.
Les tempêtes d'automne sont de plus en plus fréquentes, menaçant le sol meuble de l'île de Sarishef.

En vingt ans, quatre digues ont été construites pour tenter d’enrayer le phénomène. Sans succès. Elles ont, elles aussi, sombré. Dans un geste désespéré, les habitants jettent désormais les vieilles motoneiges, les vieux quads ou des poutres métalliques sur le rivage pour casser l’assaut des vagues. En vain. Avec ses éternels protège-oreilles gris, Jimmy Nayopuk est descendu sur la plage. D’un geste vague, il montre un point dans la mer.

Ma maison était là, à trente mètres du rivage d’aujourd’hui. Pendant la tempête de 2000, elle s’est fracassée. J’ai tout perdu… Depuis, j’habite chez ma mère.

A ses côtés, Johnny Weyiouanna, 32 ans, évoque cet ancien quartier ouest de Shishmaref, aujourd’hui englouti. Johnny a eu plus de chance. A la suite d’une terrible tempête en 1997, la municipalité a décidé de déplacer 18 maisons menacées. Il se souvient de la sienne, suspendue dans les airs par une grue spécialement apportée par barge de la ville de Nome, plus au sud. Posée sur des skis géants, elle a ensuite été tirée à l’autre bout de l’île, loin des flots menaçants. « Loin du centre du village aussi, où nous avions nos habitudes, précise Roberta, 24 ans, la femme de Johnny. Le bruit de la mer me manque. Mais nous n’avions pas le choix ».

 

A cause du réchauffement climatique la banquise arrive plus tard dans l'année et fond plus tôt. De plus la glace est de plus en plus fine.
La côte s'écroule suite à la fonte du permafrost et aux tempêtes plus nombreuses et plus violentes, un autre effet avéré du réchauffement.
L’incertitude pèse sur l’avenir des Inupiaks de Shishmaref. Transférés dans la ville de Nome, ils perdront leur identité. Seul un déménagement sur les terres vierges de Tin Creek, non loin de leur territoire ancestral, pourra les préserver d’une disparition programmée.

Devant l’accélération du phénomène, 95 % des 600 habitants ont voté, en 2001, pour le déménagement intégral du village. Tous devront avoir quitté l’île d’ici dix à quinze ans, selon une fourchette évaluée par les géologues, météorologues et autres experts qui se succèdent au chevet de ces premiers réfugiés climatiques.

Deux solutions pour reloger toute la communauté. La première consisterait à transférer tout le monde dans les petites villes de Nome ou de Kotzebue, respectivement à 200 kilomètres au sud et à l’est. Evaluée à 100 millions de dollars, c’est la solution la moins onéreuse, qui a les faveurs de l’Etat d’Alaska et des agences de financement fédérales. La deuxième verrait le village déplacé à 20 kilomètres seulement plus au sud. Mais tout devrait alors être entièrement remonté dans un lieu vierge baptisé Tin Creek, à l’abri de l’érosion, pour un coût estimé à 200 millions de dollars.

Pourquoi irions-nous chercher notre gibier ailleurs ?

« L’Etat ne payera jamais le surcoût. Nous allons devoir trouver nous-mêmes d’autres financements. Si nous échouons, nous disparaîtrons », déplore Jonathan Weyiouanna, 38 ans, le beau-père de Johnny. L’homme a posé son fusil sur le siège de sa motoneige. Depuis le levé du soleil, il épie les phoques qui s’aventurent dans l’un des deux canaux naturels séparant l’île de la terre ferme. Il pointe du doigt Tin Creek, dans la direction de « Ear Mountain », le seul relief visible à l’horizon. « Là-bas, je pourrais continuer à vivre de ma chasse et de ma pêche. Ce que vous voyez autour de vous est notre berceau. L’océan d’un côté, la lagune de l’autre, les rivières qui s’y jettent… Tin Creek en fait encore partie».

Comme la plupart des hommes de Shishmaref, Jonathan tire une bonne part de ses revenus de ce qu’il chasse et pêche toute l’année. Sa femme Barbara transforme les peaux. L’été, lors des longues journées où la communauté entière s’adonne à la cueillette des baies, tous les deux font aussi le plein de myrtilles, mûres et autres « salmon berries » qu’ils conservent dans l’huile de phoque et consomment en hiver.  Entre deux gorgées de thé brûlant, Johnny acquiesce. Lui aussi vit de subsistance.

« On nous dit qu’à Nome ou à Kotzebue, nous pourrons toujours chasser, précise-t-il. Mais ce n’est pas vrai. Si les communautés Inuits d’Alaska se sont installées si loin les unes des autres, c’est justement pour se partager les ressources. Si l’on nous transfère dans un autre village, nous allons perturber l’équilibre de deux communautés, et certainement modifier voire épuiser l’écosystème d’une région. De plus, si nos ancêtres ont choisi de vivre ici, c’est justement parce que la lagune de Shishmaref est généreuse. Pourquoi irions-nous chercher notre gibier ailleurs ? ».

 

À Shishmaref, la chasse aux phoques est l’un des piliers de l’économie de subsistance, et donc de la culture et de l’identité des Inupiaks. Les chasseurs n’oublient pas d’en donner une part aux Anciens qui ne peuvent plus chasser.
Koozye Ningeucook est l’un des derniers éleveurs de chiens de Shishmaref.
Il tente ainsi de perpétuer l’une des plus anciennes traditions de la communauté.
Jonathan Weyiouanna vit de subsistance. « À Tin Creek, dit-il, je pourrais continuer à vivre de ma chasse et de ma pêche. Ce que vous voyez autour de vous est notre berceau. L’océan d’un côté, la lagune de l’autre, les rivières qui s’y jettent...»

Au loin, à l’horizon, on devine les immensités sauvages de la péninsule de Seward. La communauté de Shishmaref est doublement insulaire : même lorsque la glace recouvre la lagune et relie l’île au continent en hiver, le village reste coupé du monde. Aucune route n’y mène et n’y mènera probablement jamais, tant les conditions météorologiques arctiques rendraient sa construction et son entretien insensés. Seul l’avion relie quotidiennement Nome à Shishmaref. A 62 ans, le visage sculpté par les vents glacés d’Alaska, Clifford Weyiouanna est déjà qualifié de « elder », « d’ancien », respecté par tous. « Dans notre communauté, le voisinage est d’abord familial. Mes voisins sont mon père d’un côté, et mon cousin Tony de l’autre. Casser cette organisation, c’est casser la communauté ».

Eleveur des rennes, chasseur, conseiller auprès de l’administration régionale sur les questions d’éducation… Clifford a eu de nombreuses occupations. Désormais à la retraite, il reste impliqué dans les décisions à prendre en vue du déménagement de Shishmaref. « Une partie de la chasse et de la pêche est toujours partagée avec les vieux ou les gens dans le besoin. Comme dans une corporation, les gens travaillent ensemble pour les besoins de tous. C’est peut-être ce qui fait la force, la culture, la vitalité économique et la vitalité artistique de notre communauté».

A l’école, dans la classe de travaux manuels, John Sinnock, l’un des sculpteurs les plus réputés de Shishmaref, est penché sur le travail d’un jeune élève taillé dans une dent de morse. Son cours est facultatif, mais la majorité des écoliers et des collégiens s’y rendent. « Ils sont très enthousiastes à l’idée d’apprendre l’art de leurs ancêtres. Par ce biais, je m’aperçois qu’ils apprennent aussi à s’estimer eux-mêmes. Ils comprennent que leur communauté est unique, fragile, et qu’il va falloir la défendre ».

 

Illustrant la solidité des liens familiaux et sociaux qui cimentent la communauté et le respect dû aux Anciens, des dizaines de photos de proches recouvrent les murs des maisons de Shishmaref.
« Notre culture, nos traditions comme le partage ou le respect des ancêtres, notre économie de subsistance… tout ce qui fait de nous une communauté unique ne résisterait pas dans une ville comme Nome, étrangère au monde inupiak », explique Jonathan Weyiouanna.
L’école de Shishmaref contribue à la solidité des liens culturels et sociaux. Cours de chants, de danses, de couture et de sculpture inupiak : les professeurs s’attachent à préserver la culture de la communauté.

Bien décidés à prendre leur destin en main, les Inupiaks ont fondé, il y a quatre ans, la « Shishmaref Erosion and Relocation Coalition », une association dont la devise (« un peuple, une voix ») résume le programme : attirer l’attention de l’opinion publique, des médias et des pouvoirs publics. Jusqu’au Congrès de Washington, devant lequel Luci Eningowuk, présidente de l’association, est allée plaider la cause de Shishmaref l’année dernière. « Les études réalisées par les agences de l’Etat ne prennent jamais en compte les coûts sociaux et humains d’un déménagement à Nome ou Kotzebue ! En plus de perdre notre culture, une vague de chômage et d’insécurité nous frapperait. Il faudrait agrandir la prison de Nome ! », affirme Tony Weyiouanna, l’un des responsables de l’association.

A Shishmaref, plus d’une centaine de personnes sont salariées par l’école, les services municipaux, les deux magasins d’alimentation ou encore les petites compagnies aériennes. Franck, 55 ans, est employé de Bering Air. Il se charge de réceptionner et de distribuer les marchandises. « A Nome ou Kotzebue, ce poste est déjà occupé. Et c’est valable pour neuf emplois sur dix ! Le chômage nous tuerait tous à petit feu. » Mais une autre menace pèse sur la communauté. « Là-bas, l’alcool est en vente libre alors qu’ il est interdit ici depuis une vingtaine d’années, explique Frances, la femme de Franck. Jamais je n’irai vivre là bas. Demandez aux femmes de Shishmaref, elles redoutent toutes la même chose : l’alcool, l’oisiveté, la violence… »

 

Carol, Koozie et Kelly Ningeulook sillonnent Serpentine River à la recherche des caribous.
Pour les inuits de Shishmaref, un caribou , c'est 60 kilos de provision de viande.
Serpentine River, Kelly à la ceuillette des baies.
Beaucoup de familles possèdent une cabane à Serpentine River.
Pour éviter un transfert à Nome, certains Inupiaks pensent déjà à les aménager sommairement pour y vivre à l’année, préférant cette solution extrême à un déracinement fatal.

Nombreux sont les habitants à dire que la communauté devra tôt ou tard initier le déménagement à Tin Creek en y déplaçant quelques maisons de volontaires, afin de mettre l’Etat devant le fait accompli. « Si l’on nous oblige à partir ailleurs, nous irons seuls, avec Shirley, finir nos jours dans notre cabane d’été près de Tin Creek.  Ce rivage, cette lagune, ces rivières… c’est notre maison. Toutes nos racines y plongent. « There is no place like home… », affirme Clifford.

Reste à savoir ce que la communauté décidera de faire de son cimetière le jour où elle partira. Les avis sont partagés. Clifford a promis à sa mère de ne jamais déplacer sa tombe d’un centimètre. Née à Shishmaref, morte et enterrée à Shishmaref. « Et tant mieux si les flots engloutissent un jour mes restes et les dispersent dans l’océan », avait-t-elle dit à Clifford. Celui-ci se rappelle du jour, il y a quatre ans, où il a reçu un coup de téléphone du Smithsonian Institution de Washington, qui lui proposait 200 000 dollars pour aider au déménagement de Shishmaref. « J’étais ravi ! Mais lorsque j’ai compris qu’il s’agissait de financer exclusivement le transfert du cimetière, je leur ai répondu sèchement que j’étais bien plus préoccupé par l’avenir des vivants que par celui des morts».

A terme, d’autres communautés  inuits sont menacés par les dégâts causés par le réchauffement climatique en Alaska : plus de cent villages devront, à plus ou moins longue échéance, trouver une nouvelle terre d’accueil. Les habitants de Shishmaref sont les premiers. Une distinction dont ils se seraient bien passés.

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