Blarigui, marée basse sur le lac
Texte et photos : Aude Raux et Cédric Faimali
Sur les rives marécageuses du Lac Tchad, les hommes récupèrent le fer des carcasses de bateaux rouillés, vestiges d’un passé pluvieux. En quarante ans, la quatrième plus grande réserve d’eau douce d’Afrique est passée de 25 000 kms2 à 2 500 kms2. Hier bordé de quatre Etats, le lac ne parvient plus qu’aux frontières du Tchad et du Cameroun, privant le Nigeria et le Niger de leur accès à l’eau. « Avant, se rappelle Didina Diathé, un pêcheur tchadien, quand on allait vendre notre poisson au Niger, les pirogues pouvaient débarquer leurs cargaisons sur les côtes de ce pays. Désormais, comme il n’y a plus d’eau, ce sont les camions qui vont à leur rencontre ». Puisque les hommes n’ont pas de prise sur la pluie, ils partent. En quête d’un ciel chargé de nuages … En vain.
Selon l’Unesco, « de nombreux facteurs menacent l’intégrité du Lac Tchad : il s’agit des changements climatiques qui se traduisent par une faible pluviométrie, l’évapotranspiration due aux fortes températures et la succession des périodes de très fortes sécheresses. Cet assèchement progressif est l’exemple le plus spectaculaire des conséquences des changements de conditions climatiques en Afrique tropicale ». Pour Jacques Lemoalle, chercheur en hydrobiologie à l’Institut de recherche pour le développement et spécialiste du Lac Tchad, « dans cette région, non seulement les pêcheurs mais aussi les éleveurs et ceux qui viennent cultiver dans les fonds du lac à cause d’un manque de pluie sur leur territoire initial sont des réfugiés climatiques ».
Muni de sa machette, Moussa Gao, un pêcheur nigérien, assène un coup fatal à une carpe vivante, frémissante, ruisselante. La recroqueville à l’aide d’un bout de bois. Et la dépose sur une bâche pour qu’elle sèche. Dans l’air brûlant. Des petites tâches brunes parsèment son visage et ses mains dont la peau a fini par prendre l’aspect desséché de ses poissons. « La vie est dure ici et pourtant je ne dois pas me décourager, assène-t-il, comme s’il cherchait à se convaincre lui-même. C’est Dieu qui a créé le lac et il ne faut jamais se décourager face à une création de Dieu ». Ne pas se décourager. Même si la vie devient survie… « J’ai quitté le Niger il y a 16 ans. J’étais éleveur. Il n’y avait plus assez d’eau dans le lac pour faire pousser du fourrage sur la rive et nourrir les bêtes. Je suis venu m’installer sur l’île de Blarigui, dans les eaux tchadiennes. J’ai appris le métier de pêcheur sur le tas. Mais depuis quelques années, je trouve beaucoup moins de poissons dans mes nasses. Maintenant, à 60 ans, je pense finalement retourner dans mon pays où j’avais laissé ma femme et mes cinq enfants ».
Allongé à l’ombre sur sa natte colorée, au seuil de l’unique maison de l’île bâtie en dur, Al Hadjil Kanë, le chef de village, égrène ses souhaits au même rythme que les billes de son chapelet qu’il tient bien serré dans sa main calleuse : « Nous manquons de tout à Blarigui. J’ai besoin de puits pour que les 500 habitants puissent boire de l’eau propre, d’un dispensaire pour soigner les malades et d’une école pour éduquer les enfants ». Assis à ses côtés, Babanguida Chari, le représentant du Mouvement Patriotique du Salut, le parti du chef d’Etat Idriss Deby, s’en remet à « l’homme blanc » : « Après Dieu, qui a tous les pouvoirs, c’est au Nassara d’intervenir. Comme ça, l’eau reviendra ».
Cette présence d’eau est en effet exceptionnelle dans le Sahel. Mais le fleuve Chari, qui alimente le lac à 90%, déverse un volume deux fois moins important que dans les années 60. Deux graves sécheresses, en 1972 et 1984, ont frappé durement la région. Parallèlement, le bref retour des pluies à la fin des années 80 a transformé le lac en une vaste zone marécageuse, les eaux ayant permis aux graines de germer. Conséquence : des îles de papyrus et de roseaux se sont formées un peu partout. Samuel Ngargoto, un pêcheur de 35 ans, en appelle lui, directement à Dieu : « Il faut que Dieu fasse un miracle parce que vivre sur ce lac, c’est trop de souffrance. Non seulement les poissons sont plus petits, mais ils sont aussi moins nombreux. Comme le lac se transforme en marécage, le capitaine, un poisson noble qui se vend cher sur le marché, devient très rare. On n’arrive pas à compenser cette perte avec les autres espèces, les carpes ou les poissons-chats, qui, elles, ont réussi à s’adapter, mais ne valent pas grand chose ».
Quand il s’en va relever ses nasses, Samuel se munit d’un long bâton pour se frayer un chemin entre les roseaux, les papyrus et les banquises végétales qui prolifèrent. Parfois, des vaches Kourie – une espèce bovine aux cornes creuses qui leur permettent de flotter d’île en île – lui barrent le passage et souvent il doit descendre pour pousser sa pirogue envasée. Depuis le rivage, on le voit tel un mirage : Même à des kilomètres du bord, il a toujours pied. A l’évaporation de l’eau, d’une moyenne de deux mètres dix par an, et à la diminution de la pluie, de la moitié de ce qu’elle était avant 1970, s’ajoute une autre calamité : celle de la turbidité du lac due au manque de profondeur. « Dans les années 60, l’eau était profonde de six mètres en moyenne. Elle était claire. Aujourd’hui, la mousson est plus faible. Elle arrive de plus en plus tard, en juin. Du coup, la hauteur n’atteint plus qu’un mètre cinquante. Et la vase la rend impropre » témoigne ainsi Koundja Mbatha, topographe à la Commission du Bassin du Lac Tchad, la CBLT.
En « attendant » que l’eau revienne, les familles des pêcheurs remplissent leurs jarres à même le lac devenu insalubre et boivent ce liquide qui les « diarrhe ». Les mamans accrochent des gris-gris autour du cou de leurs petits pour chasser les maladies infantiles : rougeole et varicelle. Et les garçons qui parviennent à l’âge de cinq ans partent avec leurs pères sur de longues pirogues aux peintures écaillées afin de puiser de quoi subsister en vendant leur maigre pêche au marché.
La veille, un samedi, des grappes d’hommes débarquent par centaines sur le sable poussiéreux de l’île. Les liasses de Nairas, la monnaie du Nigeria utilisée partout sur le lac, gonflent pour l’occasion leurs poches élimées. Certains font une halte dans la gargote de Zara Mahamat. Au menu : Du poisson accompagné de riz ou de légumes cuits dans de grosses marmites en fonte au-dessus desquelles volent les mouches. « Quand je suis arrivée sur l’île, il y a quatre ans, se souvient-elle, j’ai installé ma gargote juste au bord du lac. On mangeait presque les pieds dans l’eau. Et regardez maintenant, le lac s’est retiré à plus de 100 mètres ».
Quand la nuit tombe, après quelques minutes de noir profond, les générateurs se mettent en route, peuplant le silence obscur de leurs bruits mécaniques. Des lampes torches s’allument. Des feux crépitent. Des musiciens chauffés par l’alcool de maïs frappent sur les percussions. Des pêcheurs dansent. Ils « ambiancent » !
Au petit matin, sous des abris provisoires de paille, à côté des pyramides de piles, de savon et de sel, s’entassent des sacs de carpes, de poissons-chats, de silures et de sardines. Frais, séchés ou fumés. Pêchés de façon artisanale, le plus souvent avec des barrages de nasses ou des filets. Une odeur acre, rance et fermentée émane de ces étalages à laquelle vient se mélanger celle de l’eau putride du lac et des troupeaux de chèvres efflanquées.
L’espoir pourrait venir d’une espèce d’algue de couleur bleu-vert qui doit son nom à sa forme en spirale, la spiruline. Consommée depuis des siècles par les Kanembous, une ethnie des rives du Lac Tchad, la spiruline est un remède efficace contre la malnutrition et les carences alimentaires.
Elle possède une richesse exceptionnelle en protéines qui représentent plus de la moitié de son poids. Parmi ses propriétés nutritionnelles, on trouve le bêta carotène, le fer, le calcium ou encore le magnésium. Surtout, c’est l’une des rares espèces à pouvoir vivre dans les eaux chaudes peu profondes et saumâtres. A l’image des eaux qui hantent aujourd’hui le Lac Tchad.