Halligen, sentinelles en mer du Nord
Texte et photos : Guy-Pierre Chomette et Hélène David
17 janvier 1362. Le nord de l’Europe subit l’une des plus grandes tempêtes de son histoire. Le raz-de-marée qu’elle provoque ravage la Frise des Pays-Bas jusqu’au Danemark. Une catastrophe que la mémoire populaire ne tardera pas à baptiser la Grande Noyade. Cent mille ? Deux cent mille morts ? Les rares parchemins qui relateront l’événement ne feront part d’aucun bilan. Mais quand la mer se retire, elle emporte un vaste territoire peuplé de paysans et de paludiers.
Il suffit de prendre une carte pour comprendre l’étendue du cataclysme : de l’embouchure de l’Elbe jusqu’au nord du Danemark, la Frise du Nord n’est plus que dentelle. Seules des îles comme Sylt ou Föhr témoignent encore de la Grande Noyade. Et quelques Halligen aussi, dix précisément, posés au ras des flots à quelques encablures de la côte du Schleswig-Holstein.
« Ne dites pas que les Halligen sont des îles ou vous n’avez rien compris ! » explique d’un air malicieux Fiede Nissen, le postier de Langeness, le plus grand de ces bancs de tourbe, de sable et de glaise formés au fil des siècles par les courants capricieux qui bordent la Frise du Nord. Le hallig (mot allemand qui n’a pas d’équivalent français) de Langeness est certes entouré d’eau, mais, comme les neuf autres, il n’émerge qu’à un mètre au-dessus des flots qui le recouvrent entièrement une dizaine de fois par an. Un phénomène naturel unique au monde que les Halliguiens appellent landunter, le « recouvrement des terres », et largement imprévisible.
« Un fort vent d’ouest, une marée particulièrement haute, une pleine lune… On connaît bien les critères qui favorisent les landunter, poursuit Fiede. Mais il arrive qu’ils soient tous réunis et que rien ne se passe. Et un landunter peut aussi survenir en plein été alors que personne ne s’y attend. C’est peut-être cela le charme des Halligen. » Mi-terre, mi-mer, et une vie rythmée par le caprice des éléments qui, en quelques minutes, peuvent soulever la mer jusqu’au pied de votre maison.
« Landunter ! Landunter ! » crie Niels Johannsen, 10 ans, en ouvrant ses volets sur un superbe paysage d’après déluge. Depuis quelques jours, les trois cents habitants des Halligen le sentaient venir. Cette fois-ci, l’eau a tout envahi en pleine nuit. Langeness est recouverte par deux mètres d’eau. Perchées sur leur warf, des tertres de huit mètres de haut, les maisons sont isolées les unes des autres pour plusieurs heures. De sa fenêtre, Niels peut contempler l’école de Langeness, à cinq cents mètres, inaccessible pour la journée. Inutile de dire que Niels adore les landunter, même si Jan Niemann, l’instituteur, n’oubliera pas de faxer des devoirs aux dix enfants de Langeness…
« C’est paradoxal, mais nous aimons les landunter, raconte Britta, la mère de Niels. Ce temps suspendu, ce sentiment de douce solitude, ce paysage soudain complètement différent au pas de votre porte, toutes nos maisons, de loin en loin, comme autant de petites îles… Ceci dit, il arrive que les landunter, lorsqu’ils nous surprennent, emportent au large quelques vaches ou moutons que nous n’avons pas eu le temps de mettre en lieu sûr. » Dispersés sur les 5 km² de Langeness, les vingt warf du hallig abritent également les étables qui sont désormais, pour la plupart, reconverties en confortables chambres d’hôtes.
Aujourd’hui, le tourisme fait vivre une bonne partie des Halliguiens. Dès que le printemps redonne des couleurs aux champs des Halligen jaunis par les landunter de l’hiver, les touristes reviennent goûter à la beauté du lieu et marcher sur l’immensité de l’estran à marée basse. Chez les Johannsen, c’est Britta qui gère les chambres d’hôtes tandis que son mari Hanke s’occupe de la ferme. Mais leur revenu principal est ailleurs : Hanke est terrassier pour le compte du Land du Schleswig-Holstein. Un statut de fonctionnaire territorial partagé par la plupart des hommes des Halligen et qui pourrait s’avérer capital pour l’avenir de la région.
Il a fallu une vingtaine d’heures pour que la mer se retire. Hanke déblaye le monceau d’algues et de brindilles charriées par la mer et qui obstrue le chemin à mi-hauteur du warf. Quelques flaques d’eau subsistent mais la route est praticable : Hanke rejoint son équipe qui l’attend sur la digue construite tout autour de Langeness.
Les Halliguiens ont commencé à protéger leurs terres avec des digues au XIXe siècle pour limiter l’érosion due aux landunter. En 1962 et 1976, deux tempêtes d’une rare intensité ont montré les limites de ces vieilles protections. Les Halliguiens sont alors mobilisés par le Land pour rehausser les digues grâce à des pierres importées du continent. « Un premier rehaussement a porté la digue de Langeness à 50 cm de hauteur, explique Ark Boysen, le chef de l’équipe. D’ici 2015, nous l’aurons portée à un mètre. Après ? Je ne sais pas. Deux mètres peut-être… Tout dépend de l’augmentation du niveau de la mer. » Au cours du XXe siècle, la mer du Nord est montée de quelque 15 cm sous l’effet du réchauffement climatique. « Les prévisions les plus pessimistes font état d’une augmentation de 80 cm au XXIe siècle, poursuit Ark. Si c’est le cas, nos efforts pour rehausser les digues sont inutiles. Lors des tempêtes, les vagues seront beaucoup plus agressives. Elles emporteront les Halligen morceau par morceau. »
Hanke ne partage pas ce pessimisme. Il veut croire aux études qui montrent qu’à chaque landunter, les Halligen s’élèvent d’un fragment de millimètre grâce aux sédiments déposés par la mer. Reste à savoir s’ils compenseront la montée du niveau de l’eau, qui, plus encore que le danger d’immersion, agit comme un bélier de plus en plus lourd sur le rivage fragile des Halligen.
Le réchauffement climatique achèvera-t-il au XXIe siècle ce que la Grande Noyade entama au XIVe ? Jan, le jeune instituteur de Langeness, traduit les incertitudes des Halliguiens : « Je n’en sais rien. Mais je constate que de mémoire de Halliguiens, les warf de la Frise du Nord, déjà décrit par Pline au Ier siècle de notre ère, ont été régulièrement entretenus mais pas vraiment rehaussés. Or, les Halliguiens ont éprouvé le besoin de le faire deux fois récemment : en 1965 et 1990. » Symptôme d’une peur diffuse ?
Quoiqu’il en soit, les Halliguiens se savent privilégiés. Après la tempête de 1962 qui endommagea la plupart des habitations, l’Etat les a aidés à les reconstruire en y insérant des chambres-refuges fortifiées par quatre gros pylônes de béton. En 1990, l’Union européenne subventionna en partie la surélévation des warf. Et surtout, le Schleswig-Holstein finance l’incessante protection des Halligen. Sans ces aides, la vie sur ces récifs de tourbière ne pèserait pas bien lourd face aux conséquences du réchauffement climatique. Mais en protégeant les Halligen d’une disparition quasi certaine au cours du siècle, c’est toute la côte que l’on protège : telles des digues naturelles, les Halligen brisent l’assaut des tempêtes qui se ruent sur le continent. « Si les Halligen disparaissent, explique encore Ark Boysen, les digues érigées sur la côte ne résisteront pas longtemps. C’est ce qui me rassure… Mais si l’eau continue à monter, combien de temps l’Etat pourra-t-il nous soutenir ? »