Chine, la colère du dragon jaune
Texte et photos : Aude Raux et Eleonore Henry de Frahan
« A cause de la sécheresse, rien ne pousse ici. On compte sur le ciel, mais il ne pleut que du sable ». Dans sa maison de briques rouges, la jeune femme regarde par la fenêtre. Le ciel de printemps couleur ocre. Les nuages chargés de poussières. Le vent qui vire, vole, virevolte, agrafant des sacs plastiques sur les branches des arbres. Et la dune. Une montagne de menaces pour un village sans parapluie. A chaque tempête, des grains de sable se décrochent de son sommet. Et viennent se déposer dans l’abri de Dehai Li. Subrepticement. Inlassablement.
Quand je me suis réveillée ce matin, il y avait des grains dans notre lit. La maison est en plein vent et face à la dune. Alors, dès qu’une tempête se lève, le sable se déverse sur nous. Plusieurs fois par jour, je dois balayer pour l’enlever. C’est à cause de lui que nous sommes si pauvres.
Accroupie devant son four, Dehai Li allume de ses mains gercées par le vent, un brasier de plants de maïs desséchés. Le feu crépite. Les flammes viennent lécher un large wok sur lequel elle dispose des boules de gruaux de millet. Son enfant, Jian, un moineau de 3 ans, lui vole un petit bout de pâte crue qu’il mastique lentement. La porte s’ouvre. Le père entre. Il se frotte le visage et les mains avec une éponge autrefois blanche et les rince à l’eau trouble, s’assoit devant une table basse et aspire à grands bruits un bol de légumes bouillis accompagné d’un thé fumant qui exhale un parfum de jasmin. Son dîner terminé, Weifengying Li se tourne vers son enfant, le soulève de terre et espère : « Je lui souhaite une vie meilleure que la mienne. Qu’il ait de l’argent. Qu’il rencontre une belle jeune fille. Qu’il soit honnête. Et surtout, même si ce sol ne vaut rien pour la culture, qu’il reste vivre près de nous à Longbaoshan ».
Situé dans la province du Hebei, à 38 kilomètres seulement au Nord ouest de la banlieue de Pékin, ce village de sable aux maisons identiques parfaitement alignées les unes face aux autres, compte 900 habitants, dont 200 exilés dans la capitale.
C’est dur, très dur de rester vivre ici. Moi-même, j’ai dû partir en ville pour faire des petits boulots. Plongeur dans des restaurants, ouvrier sur des chantiers. Je ne parvenais pas à joindre les deux bouts en cultivant seulement les champs trop ensablés.
Aujourd’hui, à 37 ans, Weifengying Li s’est lancé avec sa femme dans l’élevage de canards. Au fond de sa cour, un enclos recouvert de bâches en plastique colorées protège du vent 800 volatiles destinés à se faire laquer dans les cuisines de Pékin. Au printemps, Weifengying Li travaille également pour le gouvernement. Tous les matins, à 7 heures, il part en camionnette avec des voisins planter des arbres à Badaling, au pied de la grande muraille. « Je crois que c’est contre l’avancée du désert et les tempêtes de sable ».
Autour de Longbaoshan, les nombreuses stèles gravées de slogans encourageant les habitants à « Planter des arbres pour lutter contre le sable » disposées au milieu de vastes plantations de bouleaux et de pins maigrichons confirment son impression.
Devant sa grande baie vitrée offrant une vue sur une forêt de grues en mouvement, Sun Baoping, professeur à l’université forestière de Pékin et expert auprès du ministère des ressources en eau explique les raisons de l’avancée du désert. Sans hésiter à critiquer la politique agricole menée par le gouvernement : « On a encouragé la mise en culture des prairies car cela était plus rentable pour les paysans. Mais seulement à court terme, puisque les champs retiennent beaucoup moins bien la terre que les étendues d’herbe. De même pour le déboisement. Entre les années 1950 et 1980, de grandes surfaces d’arbres, qui permettaient, elles aussi, de fixer le sol, ont imprudemment été abattues pour en faire du bois de chauffage et des constructions ».
Mais pour Sun Baoping, la principale cause concerne le réchauffement climatique : « Depuis 50 ans, on assiste à une augmentation des températures et à une baisse des précipitations. Le fait est particulièrement marquant dans le Hebei où l’on est passé d’un classement de zone semi-aride à aride. Si les pays occidentaux sont les premiers responsables de la pollution atmosphérique, source du réchauffement climatique, la Chine, qui est en train de se développer à une vitesse impressionnante, participe de plus en plus à la dégradation de l’environnement et donc à la sécheresse ». Une sécheresse à l’origine des tempêtes de sable qui, en mars et en avril, affectent tout le nord du pays.
Si la colère du « dragon jaune », comme on surnomme ce phénomène en Asie, est très ancienne, sa fréquence et sa violence se sont aggravées. La rage des tempêtes serait ainsi alimentée par la désertification. Selon l’académie des sciences météorologiques de Chine, alors que dans les années 1950 on répertoriait en moyenne par an cinq « vents noirs » (lorsque, pendant une tempête de sable, la visibilité est inférieure à 200 mètres et la vitesse du vent supérieure à 20 mètres par seconde), on en observe le double depuis le début des années 2000. Balayé par le vent depuis le désert de Gobi, le sable parvient chaque année par nuages de 90 000 tonnes sur Longbaoshan puis traverse Pékin, localisé à 75 kilomètres, pour toucher le Japon et la Corée.
Chaque printemps, la capitale se retrouve ainsi des jours entiers sous un brouillard dense et des pics de pollution élevés. Un réel enjeu pour la ville d’accueil des jeux Olympiques de 2008 qui se targue d’organiser les « Jeux Verts » du millénaire. « Ces tempêtes montrent de façon extrême les ravages de l’érosion en Chine », précise Michel Ayrault, chercheur au CNRS et spécialiste de cette question. Avant d’accuser : « Cela est non seulement dû à la main de l’homme, mais également au réchauffement climatique. Malheureusement, s’il pleut moins à cause de la pollution atmosphérique, le phénomène risque de s’aggraver. Lorsque le vent soulève les poussières de sable, les particules, en retombant, créent un impact qui contribue à l’érosion puisqu’elles arrachent les racines et les herbes ».
Un râteau et une pelle posés sur son épaule, Ze Zhen Wang traverse le village de Longbaoshan. A 57 ans, elle s’en va dans ses champs et ses vergers, seules sources de revenus pour elle et son mari. Une fois arrivée, elle pose ses outils et se masse le dos, le cou puis les genoux. « Je passe mon temps courbée, à bêcher un sol aussi pauvre que moi. J’ai mal partout. Je suis née pauvre, je mourrai pauvre. Que voulez-vous … Mes champs, c’est du caillou ou du sable, du sable ou du caillou. Mais où est la terre ? Après la grande tempête de sable en 2000, mon fils a dû partir. Il est devenu cuisinier dans un restaurant de la banlieue de Pékin. On ne le voit plus. A cause de ce sable, il est loin de nous maintenant ».
Sous ses cheveux coupés courts, son visage se fane. Elle reste là, au milieu de ses champs. Ses yeux se ferment. Un instant. Elle n’est plus là. Le souvenir l’a emportée dans la tempête : « J’étais en train de cultiver quand le vent s’est levé d’un coup. J’ai entendu un bruit : « rrroeu » « rrroueu ». Cela arrivait par vagues. Une, puis une autre. Je n’ai pas eu le temps de regagner ma maison. J’ai mis ma main sur ma figure pour me protéger. Les grains de sable me fouettaient les joues et me piquaient les yeux. J’en avais partout : dans la bouche entre les dents, dans les oreilles et le nez, même à l’intérieur de moi. Je toussais, j’avais du mal à respirer. J’ai été enfermée vivante dans le sable ».
Le lendemain, quand Ze Zhen Wang est revenue sur ses champs, les plants de maïs, de tournesols et de potirons avaient été dévastés. Le sable, intarissable, insaisissable, fige les maigres récoltes et conduit les paysans à l’exil.
Sur des terres voisines, un homme, vêtu d’un blouson et d’une casquette vert militaire, est perché sur une branche. D’un coup de serpe, il en arrache l’écorce, caresse le tronc rendu lisse et sourit : « Je nettoie le visage de l’arbre. Sa peau est trop vieille ». En cette fin du mois de mars, la sève circule. Les bourgeons s’épanouissent. Mais les racines ne parviennent pas à agripper le sol. Manque la pluie. « Avant il pleuvait davantage, mes pommiers étaient amples et donnaient plus de fruits. Maintenant, pour gagner de l’argent, entre la coupe des arbres et la récolte, je pars à Pékin. L’année dernière, j’y ai réparé des lampes. Mon fils de 15 ans qui est encore au collège, lui, devra s’en aller pour toujours. On ne peut plus travailler la terre, elle est devenue toute sèche ». Du haut de son arbre, Chsengzhen Chang voit ainsi la vie : « En ville vivent des riches, à la campagne, vivent des pauvres qui sont condamnés à le rester ».
Une montagne, aride, faite de roches et de parcelles sablonneuses couvertes d’arbustes aux feuilles sèches, s’étend autour de son verger. Des ruines en terre de la grande muraille de Chine datant de la dynastie des Qin s’alignent le long de la crête. Enclavé, un village de grottes accroché à la montagne abrite les derniers habitants de l’ancien Longbaoshan. En 1988, le gouvernement a déplacé les familles de ce village pour les reloger 5 kilomètres plus loin. L’objectif étant de les rapprocher de la route. Mais n’était-ce pas avant tout un moyen pour l’Etat de lutter contre la désertification en poussant les villageois à quitter leurs terres ?
A écouter Sun Baoping, ce professeur et expert, le doute s’installe : « Pour contrer l’avancée du désert, le gouvernement a lancé, à la toute fin des années 1970, un programme baptisé la Grande muraille verte ». L’idée était de planter des étendues d’arbres et d’arbustes depuis la périphérie de Pékin jusqu’aux frontières de la Mongolie intérieure. « Mais, observe-t-il, cela ne s’est pas avéré assez efficace, car les rares ressources hydrauliques qui étaient disponibles en surface ont été épuisées. En plus, cela a porté préjudice aux conditions de vie des paysans. »
Leurs champs ont en effet été réquisitionnés et ils ont été obligés de planter des espèces qu’ils ne pouvaient exploiter. Pour compléter cette initiative, le gouvernement a pratiqué une politique de construction de villages-villes, exhortant des populations entières à déménager le long des routes sans se soucier des mauvaises conditions d’hygiène qui demeurent ou de l’absence de centre pour organiser la vie. Ou même, à Longbaoshan, de ce sable qui se déverse depuis la dune. « Cela dit, conclut-il, la Chine est énorme, et ce village tout petit. Il faut bien les laisser se débrouiller, le gouvernement central ne peut s’occuper de tout » …
C’est ainsi que ses habitants se sont retrouvés près d’un chemin poussiéreux crevé de nids de poules menant à une route goudronnée, menant elle- même à une autoroute desservant Pékin. Après la Révolution culturelle, pendant laquelle les citadins ont été forcés de travailler dans les champs, on assiste à une révolution en sens inverse incitant les paysans à quitter leurs terres pour gagner de l’argent dans les villes. Friand de slogans, le Parti communiste a même trouvé une formule fédératrice afin d’accompagner cette politique : « Pour devenir riche, construisons d’abord des routes ».
Dans sa grotte sans eau courante ni électricité, Facai Shi (qui signifie « celui qui gagne de l’argent ! ») rit de l’absurdité de la situation. Avec son père et son frère, il fait partie des dix familles qui ont choisi de rester : « Pour cultiver leurs champs et s’occuper de leurs vergers qui se trouvent autour de l’ancien village, les habitants qui ont déménagé sont maintenant obligés de faire 5 kilomètres aller et 5 retour. Je ne comprends pas quels avantages ils ont trouvé à partir. Moi je suis né ici, je resterai ici. Et puis je suis moins exposé : quand la tempête se lève, eux, ils reçoivent tout le sable de la dune ».
Située à l’époque du déménagement à 150 mètres du nouveau village, la dune, d’une hauteur de 30 mètres, se trouve aujourd’hui à moins de 70 mètres des premières maisons et avancerait à une moyenne de 8 à 9 mètres par an. Pourtant, de nombreux moyens sont mis en œuvre dans tout le nord du pays pour contrer l’avancée de ce désert. Comme l’expose Wang Tao, directeur de l’institut de recherche des terres arides à l’académie des sciences de Chine : « Nous privilégions actuellement une politique de remise en prairie des terres qui servent à l’agriculture. De même, nous développons un programme de bonne gestion des ressources en eau. Nous avons également recours à une technique récente, celle du tapis biologique, qui ne demande pas à être irrigué. Cela consiste à recouvrir la terre avec un assemblage composé de graines d’herbes et de couches de protection. Enfin, le gouvernement mène une politique d’exode rural, offrant une nouvelle vie pour les paysans ».
Une « nouvelle vie » faite parfois de larmes : « J’ai téléphoné hier à mon petit garçon. Il était malade, il avait de la fièvre. Il a pleuré et j’ai pleuré avec lui ». Derrière les fourneaux d’un restaurant de Pékin, Jian Bing Li parle de son enfant resté au village avec le grand-père. « Je déteste cette ville. Il y a trop de pollution, trop de voitures, trop de bruits. Mais je déteste tout autant Longbaoshan. Il y a trop de sable maintenant. Le ciel ne pleut jamais plus. C’est devenu impossible de cultiver ». Alors, il y a deux ans, la jeune maman est venue rejoindre son mari, un paysan comme elle, exilé depuis 2002 dans la capitale pour retaper des appartements. « Quand notre fils est venu nous voir pendant les vacances, on a fait les touristes. On a visité la place Tienanmen et le mausolée de Mao. Son rêve, c’est de m’emmener faire de la barque sur le lac Ho Hai » !
En attendant, Dang Guo Qing Li regarde la télévision avec son grand-père au milieu d’un nuage de cigarettes que se roule l’une après l’autre le vieil homme. Une avalanche de publicités style TV-Achat déferle au milieu d’un feuilleton en costume d’époque. Du dehors, proviennent des cris et des rires d’enfants. Le petit attrape une casquette sur laquelle il a accroché un pin’s de l’armée de libération populaire, et détale retrouver ses copains. Ils vont jouer « au jeu du sable ». Reconstituer avec grands bruitages des batailles sur la dune. Innocents du danger que représente leur terrain de jeux pour l’avenir du village.