Tuvalu, requiem polynésien

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Texte et photos : Donatien Garnier et Laurent Weyl

Peuple d'un minuscule pays dont l’existence, en tant qu’État, est menacée par la hausse du niveau des mers, les habitants de Tuvalu en sont venus à incarner le visage des « réfugiés de l’environnement ». Leur quête d’une terre d’asile est le symbole de l’injustice du changement climatique envers les populations les plus vulnérables.

 

Funafuti, huit heures du matin. Le fort vent d’ouest qui souffle depuis trois semaines sur Tuvalu est tombé dans la nuit. Le ciel s’est dégagé de sa gangue de nuage et, partout, dans les neuf atolls à fleur d’eau qui forment le territoire de ce petit Etat, perdu au cœur du Pacifique – juste sous l’équateur, à 3 000 kilomètres au nord ouest de l’Australie – on s’apprête à vivre une journée étouffante.

A Funafuti, la capitale, il fait déjà 30°C. La bourgade, un fouillis de maisonnettes à toits de tôles disséminées sous de grands cocotiers, émerge de l’atoll qui porte son nom, un mince cordon de corail posé sur le Pacifique. Treize kilomètres de long, à peine 750 mètres de large. L’endroit est si étroit que, depuis leur salle de classe, les enfants de l’école primaire entendent parfois, à l’ouest, le murmure du lagon se mêler, à l’est, au grondement de l’océan.

L’institutrice, Easter Molu entame sa nouvelle leçon sur le réchauffement climatique. Les deux pieds nus bien en appui sur le sol, elle empoigne un atlas et le porte à hauteur de ses larges épaules : « Regardez Tuvalu sur la carte. C’est ce minuscule pays, ces minuscules points sur l’océan. Imaginez seulement que le niveau de la mer vienne à monter…  Avez-vous peur ? » Des réponses contradictoires fusent au milieu des rires. « Moi… enchaîne théâtralement l’institutrice, j’ai très peur… Depuis quelques années, au moment des grandes marées, l’eau rentre chez moi. Cela n’arrivait jamais avant. »

Le silence s’installe dans la classe. Les paroles de la maîtresse ont rappelé à la mémoire des élèves les terribles récits du tsunami de décembre 2004. L’archipel n’a pas été touché, mais les Tuvaluans ont pu se représenter ce qui menaçait leur pays : un raz de marée au ralenti, dû aux changements climatiques. D’une salle de classe voisine, on entend une chanson : « Tuvalu, as-tu entendu parler de l’élévation des océans ? Ton plan est-il prêt ? Pour les jours à venir qu’as-tu décidé ? »

 

Funafuti. Rassemblement organisé pour la journée de la femme. La vie communautaire est l'un des piliers de la culture tuvaluane.
Funafuti. Ecole Lapérouse. Des élèves chantent la chanson qu'ils ont écrite sur le thème du réchauffement climatique : Allons-nous devoir te quitter ? Oh! Tuvalu Parais adoré !

Des questions qui méritent, en effet, d’être posées. Les prédictions les plus pessimistes formulées par le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’évolution du Climat), mis en place par l’ONU et regroupant plus de 2.000 scientifiques, indiquent que Tuvalu pourrait devenir inhabitable d’ici 50 à 80 ans ; et les 10.000 habitants de l’archipel, dont la moitié est âgée de moins de 20 ans, être menacés d’exode. Les périodes d’intense sécheresse se multiplient, ainsi que le réchauffement de la surface de l’eau, qui favoriserait la formation de cyclones et pourrait, à terme, conduire à la dégénérescence du corail.

En deux décennies, la température moyenne sur l’île a augmenté de 0,4 °C.

Déjà, les marées sont anormalement hautes. De grandes flaques d’eau salées apparaissent aux points les moins élevés de l’île, comme les anciennes carrières, car le sous-sol corallien, très poreux, permet à l’eau de mer de remonter jusqu’à la surface. Les côtes, elles, sont de plus en plus inondées par le déferlement de la houle. Et les sols, rongés par le sel, s’érodent.

Tuvalu n’est pas le seul Etat à être menacé par une montée des eaux. Toutes les terres basses du Pacifique sont touchées. En décembre 2005, dans l’archipel voisin du Vanuatu, 1.000 habitants de l’île de Tegua ont été contraints de déménager 600 mètres plus loin et 15 mètres plus haut. Les Tuvaluans, eux, ne pourront en faire autant, car l’altitude maximale sur leurs îles ne dépasse jamais… 5 mètres.

Il en faudrait plus pour troubler la sieste des onze habitants de Funafala, un îlot boisé situé au sud de l’atoll de Funafuti. La tête posée sur une noix de coco, le corps étendu sur le plancher surélevé de son umu – traditionnelle pièce commune des maisons Tuvaluanes – Elie Akimo, 53 ans, dort tranquille. Maigre, de petite taille et affligé d’un bras mort depuis sa naissance, rien ne laisse soupçonner l’énergie et l’adresse dont cet homme est capable.

 

Funafuti. Dispositif de lutte contre l'érosion à l'emplacement d'une ancienne plage.
Ce petit îlot est à la merci des effets du réchauffements climatique : recrudescence des cyclone, érosion, élévation du niveau des océans.

Comme chaque matin, Elie s’est levé à l’aube pour effectuer la première de ses trois récoltes quotidiennes de kaleve, la précieuse sève de cocotier. A peine sur pied, le visage encore bouffi, il a coincé un couteau affûté entre ses dents, accroché quatre bouteilles vides à son cou, et s’est lancé dans l’ascension de son premier cocotier. Une fois installé à dix mètres de hauteur, dans le panache oscillant de l’arbre, il a retaillé et re-ligaturé les inflorescences d’où suinte le jus acide. Chargé de bouteilles pleines, Elie s’est ensuite laissé glisser le long du tronc, en faisant tomber quelques noix au passage. Après avoir ainsi « vendangé » une dizaine de palmiers, il a pris le chemin du lagon où Sekao, un jeune et solide voisin, l’attendait pour une matinée de pêche.

Pendant que son mari se repose maintenant à l’ombre du toit de palme de la maison, Faka Fetaï Akimo entretient le feu d’écorces de noix de coco sous une marmite où caramélise la sève récoltée au petit jour. La chaleur est intense, la fumée pique les yeux. Demain, Elie ira vendre le sirop de kaleve à Funafuti, avec quelques poissons. L’argent, le seul dont le couple Akimo ait vraiment besoin, servira à payer les frais de scolarité des enfants.

Séné, 5 ans, et Téléfoni, 7 ans, les deux garçons de la famille ne passent en effet que le week-end chez leurs parents. Ils regagneront Funafuti lundi matin pour une semaine d’école. Sépa, leur petite sœur de 3 ans, devrait les accompagner. « Mais au moment de partir, elle se débrouille toujours pour sauter hors du bateau.», explique Elie, attendri.   Son épouse et lui sont, comme la petite, viscéralement attachés à leur îlot. Fakah Fetaï ne l’a jamais quitté et Elie, originaire d’un autre atoll de Tuvalu, ne peut imaginer vivre ailleurs : «je suis heureux ici parce je peux me nourrir des poissons que j’attrape, des fruits et des racines que je cueille. Je suis libre », résume-t-il.

 

Funafala. Agés de 5 et 7 ans Sene et Telefoni Akimo sont déjà très habiles dans le maniement du prao.

Pour longtemps encore ? La quasi autarcie des Akimo n’est possible que grâce à une connaissance profonde de leur environnement, beaucoup plus rude qu’il n’y paraît. Mais le réchauffement planétaire menace cette autonomie. Elie le sait : il a observé depuis longtemps les infimes transformations du climat. Et constaté l’implacable dégradation de son île : les plages grignotées par l’érosion, les cocotiers écroulés, les plantes abîmées par le sel…

Comme beaucoup de Tuvaluans, il a longtemps nié l’importance de ses phénomènes. Lors de ses visites dominicales le pasteur ne répétait-il pas que le Déluge avait déjà eu lieu et que, selon la promesse de Dieu – symboliquement réitérée par chaque arc en ciel – il ne pourrait se reproduire ? Mais le pasteur lui-même a changé d’avis.

Elie sait désormais qu’il pourrait être contraint d’abandonner un jour son lopin de corail, ses cocotiers et ses filets. Une hypothèse qu’il assortit encore de réserves catégoriques : « Si je peux vérifier de mes propres yeux que le niveau de la mer s’élève alors, et alors seulement, j’accepterais de partir. », affirme-t-il. L’épée de Damoclès suspendue sur son île lui a tout de même donné de nouvelles raisons d’encourager ses fils à travailler à l’école : « s’ils se débrouillent bien, ils iront étudier à l’étranger, et peut-être qu’ils pourront y rester », confie-t-il à Lupe et Tehaki, les deux pêcheurs qui, après une nuit de chasse aux poissons volants dans les passes de l’atoll, sont venus chercher ses enfants pour les conduire à l’école.

Le départ est fixé à cinq heures du matin, car deux bonnes heures de navigation sont nécessaires pour rejoindre Funafuti et son école. La petite Sépa s’éclipse, laissant ses deux frères, vêtus de leur uniforme turquoise et blanc, sauter seuls dans le hors-bord des pêcheurs. Bien vite, les silhouettes d’Elie et Fakafetaï, immobiles sur la plage, disparaissent. Et, tandis que le jour naissant allume, une à une, les couleurs du lagon, les gamins s’amusent avec les grandes épuisettes et le casque surmonté d’un puissant spot électrique trouvés dans le fond du bateau.

Tehaki, heureux, – la pêche a été fructueuse – leur offre des lambeaux de poisson volant cru, en guise de petit déjeuner. Il rapporte les propos de son frère : « Nous appartenons à l’océan. Nous regardons la mer tous les jours et elle nous donne le courage de partir pêcher. Loin d’elle nous perdrions toute notre force. »

 

Funafuti. L'augmentation de la température de la mer met en danger le corail et tout l'ecosystème qui en dépend.
Funafala. Falao, 66 ans, pêche à la fouëne dans les coraux. Selon l'heure, l'importance de la marée, la couleur du ciel et la forme des nuages, selon la phase lunaire, le positionnement des étoiles et son appétit, Falao, décide de la technique de pêche qu'il va employer.
FUNAFUTI. Sur la plage d'Alapai des ménagères à cours de vivres frais attendent le retour des pêcheurs.

Au petit matin, le hors-bord atteint la plage de Funafuti, la seule de l’île à ne pas avoir été rognée par l’érosion. Assises sur le sable, ou dans l’eau jusqu’aux épaules, des femmes discutent en attendant que le bateau s’immobilise sur le sable.  Depuis que leur mari a cessé de pêcher pour devenir fonctionnaire ou commerçant, les repas de leur famille dépendent de plus en plus des pêcheurs professionnels. La vie, lentement, change à Funafuti. Les charmes de la « ville » – emplois du gouvernement, semblant de vie moderne, boîte de nuit (unique), biens de consommation et nourriture importés – attirent ici les Tuvaluans des autres atolls.

Funafuti connaît un début d’occidentalisation, mais très superficiel, nuance Pani Laupepa, chef de cabinet du ministère des affaires étrangères, en ajustant les pans de son vêtement, une sorte de paréo gris, version flanelle du sulu traditionnel. L’occidentalisation est liée au nécessaire développement de notre pays mais n’atteint pas les deux piliers de notre culture : la solidarité et la vie communautaire.

Vrai ? Il en ira tout autrement si, comme le redoute cet homme de 42 ans, les Tuvaluans sont un jour contraints de quitter massivement leur pays : « Si nous abandonnons notre terre, nous perdrons progressivement notre art de vivre ensemble, notre langue et tout ce qui fait notre identité. » Une identité solide qui sut résister à un siècle de présence anglaise, avant l’indépendance, obtenue en 1978. Confortablement installé dans son bureau climatisé du palais gouvernemental, Pani Laupepa sait qu’il ne peut éluder la question de l’évacuation de l’île. « Nous devons la prévoir et l’organiser dès maintenant, c’est notre responsabilité. », dit-il. Plutôt que d’acheter des terres dans un autre pays, comme le prônent certains députés de l’opposition, le diplomate privilégie la négociation internationale : « Nous avons demandé aux gouvernements d’Australie et de Nouvelle-Zélande de prendre en compte la notion de réfugié climatique. » Les deux pays ont, jusque-là, refusé.

 

Fongafale. Les inondations sont un jeux pour le enfants mais pour combien de temps encore.
Fongafale. Le Tsunami qui a frappé l'Asie cet hiver est dans tous les esprits. Quoique de nature différente les Tuvaluans associent souvent cette catastrophe à celle qui les menace en premier lieu : l'élévation du niveau des océans. Les forts vents d'ouest peuvent, quand ils soufflent à marée haute, provoquer des inondations aux effets dévastateurs pour les cultures vivrières qui subsistent dans les jardins. A Tuvalu, scruter l'horizon est un réflexe vital.

Réfugié climatique ! A côté de la mise en œuvre du protocole de Kyoto – dont Tuvalu fut le premier signataire – la reconnaissance internationale de ce concept est un enjeu majeur pour ce pays, comme pour tous les peuples et les Etats menacés par le réchauffement climatique. Juridiquement, il suppose l’existence d’une « persécution écologique » et d’une responsabilité – exercée par les grands pays « pollueurs » de la planète. Il appartiendrait alors à ces nations, considérées comme « écologiquement délinquantes », de se préoccuper de l’avenir des peuples et des cultures que les évolutions climatiques mettent en péril. Pour mieux faire entendre sa voix dans ce débat, Tuvalu a décidé, en 2000, d’occuper son siège à l’ONU, qu’elle avait laissé vacant jusque là.

Si les Tuvaluans hésitent encore sur l’éventualité ou l’échéance de leur départ, ils n’ont aucun doute sur l’origine de leurs problèmes. A l’école, après son cours sur le réchauffement de la planète, Easter Molu avait invité ses élèves à exprimer leurs sentiments sur le sujet. Plutôt que de dessiner des cocotiers submergés ou des cheminées d’usine crachant de la fumée, Loto, 12 ans, avait choisi d’écrire ce poème, adressé aux pays développés : « Arrêtez la pollution / Empêchez notre pays de couler / Nous voulons vivre / Nous sommes des êtres humains. »

Fin
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